Que Freud me pardonne….
Longtemps j’ai adhéré à ses théories. Mes études d’assistante sociale m’ont formatée à l’écoute et à la compréhension. C’était dans l’air du temps. Le livre de Marie Cardinal « Les mots pour le dire » se vendait alors comme des petits pains. J’étais rompue au ça, au moi et au surmoi. En bon petit soldat, je traquais dans le moindre de mes entretiens professionnels, lapsus ou autres écarts de langage. J’étais adepte de la reformulation et des longs silences propices à la confidence…
J’étais loin de me douter que je passerai, à mon corps défendant de l’autre côté du miroir.
Depuis combien d’années fréquentais-je ce bureau impersonnel de l’hôpital ? Honnêtement, je ne pouvais le dire, la maladie avait gommé en moi toute mémoire calendaire.
Je scrutais son visage guettant ne serait-ce qu’un petit signe d’assentiment ; quelque chose comme la confirmation du bien-fondé de mes récriminations. Or ce qui m’attendait à chaque séance, ce n’était qu’une écoute bienveillante dénuée de toute attitude de jugement. J’aurais tellement voulu entendre de sa bouche que mon mari, était le responsable de ma maladie! J’aurais aussi voulu qu’il me colle un grand coup de pied au cul pour me permettre de sortir de ma torpeur. Mais je n’étais qu’une malade, une victime. Il fallait me ménager. Ne pouvant se mettre sous la dent que ma pauvre petite personne, le maillon le plus faible de la chaîne familiale, (la psychiatrie a une fâcheuse tendance à ne s’occuper que de la partie émergée de l’iceberg) il tentait de m’aider à surmonter mon mal-être. Dix ans de cette bienveillante inefficacité plus tard, j’en étais toujours au même point.
Pourtant, j’attendais, impatiente ses rendez-vous hebdomadaires. Pendant une demi-heure, j’avais la sensation d’exister. J’en sortais toujours euphorique. Hélas ! Le reste du temps, j’étais très vite rattrapée par le vide sidéral de mon désert affectif. Cette dichotomie rendait notre relation forcément malsaine. Je ne vivais plus que pour ces rencontres. Je profitais donc de la mutation en province de ce médecin pour mettre un terme à mes rencontres ambiguës avec la psychiatrie et les psychiatres.
Loin de moi l’idée de jeter le bébé avec l’eau du bain. Je pense que sans le secours de cette branche de la médecine, je ne serais plus là. De remarquables progrès ont été réalisés en matière de pharmacologie. Les pilules du bonheur sont efficaces à la condition d’en sortir le plus vite possible. J’ai assez d’ancienneté dans la fonction de malade assistée par psychotropes pour témoigner de leur évolution.
Néanmoins, le prescripteur ne devrait sûrement pas perdre de vue combien ces médicaments sont à double tranchant, en ne mésestimant pas la capacité du dépressif à dépasser largement les doses pour attenter à ses jours. Sans eux, solution la plus simple pour arriver à sa fin, comment procéder ? Il n’est pas évident d’avoir le courage de s’ouvrir les veines, de s’asphyxier par le gaz …ou de recourir à d’autres formes d’autolyse violente. L’overdose reste le moyen le plus confortable, peur oblige. En outre, on a tout sous la main ! Je n’ai que très peu eu recours à d’autres solutions dont une défenestration qui aurait pu m’être fatale.
Autre inconvénient majeur de ces molécules : l’atténuation des idées noires ne va pas sans son corollaire, le nivellement des sensations positives. La marche ralentie du cerveau enlève toute possibilité de réagir aux évènements d’une manière adaptée et saine. Le rythme de la vie devient trop soutenu. Effet des psychotropes ou symptômes de la dépression ? En tous cas, je persiste à croire qu’il est vain de soigner le mal par le mal.
La béquille chimique a bien d’autres effets pernicieux. J’ai longtemps essayé de maintenir mon emploi. J’ai déclaré forfait à la faveur d’un accident de la route. Ma profession m’obligeait à prendre la voiture quotidiennement, malgré les mises en garde inscrites sur les emballages de mes boites de drogues. Derrière le volant, je crevais de trouille à l’idée de provoquer un accident à cause de l’état second dans lequel je baignais en permanence.
De tous les inconvénients majeurs de ses pilules, il en est un que même les fabricants n’osent pas inscrire sur la notice, tant il est inavouable :
Le dépressif a tendance à se réfugier dans le sommeil. N’échappant pas à la règle, je cumulais les moyens d’y parvenir à grand renfort de médicaments et d’alcool. J’avais hâte de me retrouver dans mes rêves. Seulement il existe une certaine molécule qui les annihile. J’en ai été la victime. Dormir sans activité onirique, c’est insupportable. Bien sûr, mon psy a nié l’existence de cet effet secondaire. J’ai su par la suite que j’avais raison. Je me réveillais le matin plus angoissée qu’à l’ordinaire. J’étais amputée.
L’arrêt des traitements fut pour moi une révélation. J’ai alors récupéré un certain dynamisme, condition sine qua non à la reprise en main de ma propre vie.
Résilience : joli mot à la mode pour définir la capacité de l’homme à réagir face aux coups du sort. Bien que j’en connaissais le sens, j’ai toujours douté de sa véracité jusqu’au jour où…
Même si j’avais mis un terme au suivi psychothérapique, je n’osais pas arrêter ma prise de médicaments. Je comptais sur l’aide du médecin généraliste pour en finir avec ce cauchemar. Mais, prudence oblige, il m’a fait comprendre qu’il ne me faisait aucune confiance, trop peureux au regard de mes nombreuses tentatives de suicide. De guerre lasse, et sans soutien, contre l’avis de tous, je me suis enfin débarrassée de ces béquilles chimiques. Ca a été le début du bonheur !!!
Au début, je ne me suis pas rendu compte des transformations qui s’opéraient en moi. Je reprenais goût à la vie tout simplement parce que j’avais récupéré de l’allant. Méfiante, (l’étiquette de malade, à laquelle on n’apporte que peu de crédit, me collait à la peau), je ne changeais pas d’un iota ma manière de vivre. Je m’accrochais à mes vieux démons. Laisser filer le temps avec la volonté de ne laisser aucune trace, telle était ma devise.
Jamais, je ne me regardais dans une glace. Mon corps trop massif, mes cheveux gris, ma pilosité envahissante me dégoûtaient. Je laissais l’édifice se lézarder. Je me lavais quand je commençais à sentir. En gros, deux fois par semaine. Je traînais toujours les mêmes jeans et les mêmes pulls informes. A mes pieds, une paire de sabots noirs très inesthétiques. Sur le nez, deux lésions que je laissais pousser. Dans ma bouche envahie de tartre, il me manquait une canine. Je ne sortais jamais pour ne pas être soumise au regard des autres.
Deux mois après le sevrage, j’ai commencé à prendre conscience de sa conséquence la plus visible. Mes pantalons baillaient à la ceinture et à la place de mes fesses, d’habitude boudinées, une grande poche de plus en plus vide. Un passage sur la balance confirma cette impression. J’avais perdu sept kilos. Malgré l’évidence, je doutais. J’ai attendu encore une quinzaine de jours pour avoir la confirmation de cette divine surprise. Le miroir ne m’inspirait plus aucune peur. Ce que j’y voyais me motivait. On allait voir ce qu’on allait voir. J’allais me reprendre en main et devenir, sinon jolie, du moins coquette.
J’ai passé la plus grande partie de mon existence dans une taille 36, et même au plus fort de ma dépression, j’étais fière de mes formes. Souvent, je me suis entendu dire : « malgré tes quatre enfants, tu es resté mince ! ». Cela me mettait du baume au cœur, surtout dans les pires moments où ma santé mentale vacillait.
Quand le psychiatre a proposé d’introduire dans ma médication un correcteur d’humeur, je lui ai fait confiance. Il avait rapidement expliqué certains de ses effets indésirables et notamment la nécessité de m’hospitaliser pour vérifier l’impact de la molécule sur les fonctions hépatiques. Des années plus tard j’ai eu la curiosité de lire, sur la notice, ses effets secondaires. J’ai alors pris conscience de la nocivité de ce produit. La liste en était très longue et parmi eux, une simple petite phrase laconique : prise de poids.
J’ai compris pourquoi certains des fantômes qui hantent les couloirs des institutions consacrées à la santé mentale, pour un peu qu’ils y stationnent suffisamment longtemps, se mettent à gonfler. Nombre d’entre eux ont des comptes à régler avec leur silhouette, ce qui nuit gravement à leur propre estime.
Ce genre de traitement ne m’était pas absolument nécessaire. L’anti-dépresseur jouait déjà son rôle de lamineur d’état d’âme, gommant les aspérités de mes sautes d’humeur.
Messieurs les prescripteurs, j’ai une supplique à formuler. Quand vous introduisez cette catégorie de médicament, surveillez de très près le poids de vos patients et interrompez le traitement, s’il le faut.
J’aurais du réagir si je n’avais pas mis cette prise de poids, 18 kilos, sur le compte de ma trop grande consommation d’alcool.
Quand j’ai franchi la porte de cette boutique de vêtements, j’étais plus tremblante que le jour du bac. En général, faire du shopping m’insupportait, du moins le croyais-je. C’était presque une première pour moi. Pour ne plus être confrontée à mon image, j’avais fui depuis bien longtemps ce genre de lieu. J’étais la reine de la récup, et ne m’habillais que des affaires des autres. Pour me donner bonne conscience quant à mon évidente négligence, j’avais adopté le discours anti-société de consommation.
Fébrile, je choisis un pantalon noir pat’d’ef , un pull fantaisie et une jupe asymétrique, tout cela en taille 40, sans trop croire en ma capacité d’entrer dedans. Passer par la case essayage fut un calvaire pour moi. Ma fille, Leslie, m’accompagnait. La découverte de ma nouvelle silhouette dans la glace fut une agréable surprise. Tout m’allait ! Dans la foulée, je m’achetais une nouvelle paire de chaussures.
Je n’arrêtais pas là ma métamorphose en osant enfin pousser la porte du coiffeur.
Les réactions ne se firent pas attendre. Pour les proches qui ne m’avaient pas vue depuis longtemps, ce fut un choc. J’avais rajeuni de dix ans. J’en profitais pour prendre rendez-vous chez le dentiste qui eut fort à faire avec la plaque dentaire qui avait envahi mes dents et grignotait mes gencives, résultat d’un manque évident d’hygiène. Et pour couronner cette réhabilitation, je me suis fait enlever les disgracieuses protubérances de mon nez. C’étaient deux carcinomes, cancer sans métastases qui rongeaient petit à petit mon appendice.
J’avais conscience de la place presque indécente que prenait la réappropriation de mon corps. Loin de culpabiliser, j’appréciais chaque minute de ce nouveau narcissisme. Une personne en dépression, bien qu’elle se dévalorise, est uniquement obnubilée par sa propre personne. C’est même ce qui l’empêche de vivre et de dormir. Elle est en permanence traversée par l’inanité de sa vie. Cet égoïsme la crucifie. Elle le subit et culpabilise.
Là, rien de tout cela : la certitude de faire du bien à son entourage, en secouant le carcan de la maladie, l’emporte.
Chaque jour était le théâtre de nouveaux progrès. J’osais enfin m’aventurer à l’extérieur. Je ne me sentais plus être un rebut de la société.
Un matin de septembre, je pris la décision d’arrêter de fumer. Patchée, un chewing-gum à la nicotine en permanence dans la bouche, je décidai de me mettre au sport pour tromper mes envies. Le choix de l’activité fut vite arrêté. Eu égard à mes maigres ressources et à ma chance de vivre à la campagne dans une région magnifique, le Pays Basque, je choisis la marche. D’abord méfiante envers les possibilités de mon corps, je m’aperçus bien vite que j’étais plus en forme que je ne me l’imaginais. J’ai découvert le plaisir de l’effort et de la nature.
A 52 ans, j’étais sur le chemin de la rédemption. J’y étais parvenue seule.
Mon médecin généraliste a failli tout faire capoter…
Quand je me suis retrouvée incarcérée, en ce début d’année 2007, à l’hôpital psychiatrique de Bayonne, je me suis sentie plus que mortifiée. J’avais l’horrible impression que mon passé me rattrapait malgré tous les efforts consentis pour m’en sortir. Je n’en voulais pas tant à ma mère qui avait signé l’H.D.T. (Hospitalisation demandée par un tiers) qu’au médecin de qui j’avais encore l’espoir d’être comprise.
Je n’aurais certes pas du ingurgité autant d’alcool. Le sevrage tabagique et l’éthylisme m’ont rendue agressive. Au lieu de me calmer, ma génitrice, incapable de la moindre indulgence n’a fait qu’aggraver mon état, rameutant le ban et l’arrière ban du voisinage dont un gendarme à la mémoire bien courte. J’ai fait remarqué à ce brave pandore que quand sa femme et sa fille en venaient aux mains après des insultes nourries, je ne me serais jamais permise d’intervenir. Il a fini par retourner chez lui après m’avoir asséner une leçon de moral. Entre-temps, ma mère a appelé le médecin de garde qui pour mon plus grand malheur était celui que je consultais régulièrement.
Je le trouvais sympathique, ce généraliste. J’étais en phase avec sa simplicité. Dès notre première rencontre, quatre ans plus tôt, je lui « avouai » tout mon passé psychiatrique. Je lui confiai ma défiance envers les thérapeutes de tout poil et lui demandai de prendre le relais pour m’aider à supprimer mes médicaments. Il n’a pas voulu endosser ce rôle. J’ai compris par la suite que je lui faisais peur. De voir débarquer dans sa clientèle « un cas aussi lourd » ne l’enchantait guère. Il ne comprenait pas mon refus de continuer à fréquenter les spécialistes de la santé mentale. Il a fini par me convaincre de la nécessité d’y retourner. Il m’a donné l’adresse d’un se ses confrères spécialistes à Biarritz. J’ai fréquenté la psychiatrie libérale, avec un égal malheur. Ce rendez-vous imposé n’a pas échappé à la règle. Débordé, il a refusé de m’intégrer dans sa clientèle ne me proposant qu’une rencontre mensuelle pour renouveler mon ordonnance. Lui non plus ne s’est pas donné la peine de m’aider à mettre un terme à la médication.
Mon médecin de famille, (parce qu’il s’occupe aussi de mes parents), aurait pu se réjouir de ma métamorphose, m’encourager à persévérer, trouver que ma bonne humeur reconquise était un pas décisif dans ma reconstruction. Bref, il aurait pu me faire confiance. Au lieu de ça, à mi-mots, il parla d’une décompensation du sevrage médicamenteux. Il trouvait ma nouvelle joie de vivre suspecte !
J’ai longtemps eu un problème d’alcool. Je ne l’ai jamais caché aux docteurs, à fortiori aux psychiatres. Je m’en étais débarrassée petit à petit. Je n’avais plu besoin de cette béquille. Cela faisait plusieurs mois que je n’avais pas touché à une goutte d’alcool. J’ai voulu retrouver la sensation de l’ivresse. Bien mal m’en prit !
Dans la chambre d’hôpital, je rongeais mon frein. J’avais beau expliqué que mon état d’ébriété expliquait les écarts de mon comportement, rien n’y fit. Je fis remarquer à juste titre que si on internait tous les péquins éméchés pendant les fêtes de Bayonne, il faudrait construire un immense building.
Ils m’ont quand même gardée trois jours, simplement parce que le médecin chef du service avait pris des congés. Dérision absolue : je n’ai bénéficié d’aucun traitement.
Alors, quand j’ai pu rencontrer le grand manitou, je lui ai dit calmement mais fermement ma manière de penser, ce qui n’a pas été à son goût. Et là, l’horrible chantage a commencé.
Je n’ai obtenu ma libération qu’à la condition expresse de « me soigner ». Je n’avais pas le choix, il était près à valider l’H.D.T. Le moindre écart, et c’étaient l’enfermement assuré. J’ai joué le jeu pendant une semaine, ingurgitant un médicament en principe prescrit aux épileptiques, terrorisée par ce qui risquait de m’arriver. Jusqu’à un rendez-vous avec l’infirmier du secteur psychiatrique. Lui, m’a comprise et m’a encouragée. Il m’a rassurée. Je n’étais pas obligée d’avaler ses pilules. Aucune mesure coercitive n’avait été prise à mon encontre. Honte à ce praticien qui n’a pas hésité à se servir du mensonge ! S’il avait consulté l’épais dossier de ses confrères hospitaliers qui avaient assuré mon suivi pendant longtemps, il se serait rendu compte de ma métamorphose.
Messieurs les psychiatres, allez-vous croire enfin à la guérison, même si elle a été obtenue de haute lutte envers et contre vous ?
« Qui trop embrasse, mal étreint ».
Rien de tel que la sagesse populaire pour résumer le drame de ma vie.
Dès le départ, je me suis fourvoyée. Je n’aurais pas du sortir des entrailles de cette mère mal aimante. Je n’aurais pas du rejeter mon père…
Et j’ai continué à me tromper. J’ai choisi d’exercer le mauvais métier, je me suis mariée avec la mauvaise personne et j’aurais du réfléchir à mes réelles capacités avant de mettre au monde quatre enfants. Je les aime, mais ce n’est pas suffisant.
D’aucuns ont la force de réagir très vite aux coups du sort et réorientent leur vie dans un sens qui leur est plus favorable. Je ne suis pas de ceux là. La peur m’a toujours fait remettre au lendemain ce que j’aurais mieux fait de réaliser le jour même. Je manquais totalement de confiance en moi.
J’ai perdu cinq ans à tergiverser sur mon avenir, cinq ans de valse hésitation à reculer un moment inéluctable et salvateur, le divorce, et je me suis tellement enfoncée dans le désespoir que je m’y suis noyée durablement. Pourtant à cette époque, je fréquentais assidûment les structures psychiatriques. Loin d’y trouver le secours souhaité, j’ai ajouté à mon curriculum vitae une étiquette qui me colle encore à la peau : la folie.
Le quidam de base ne fait aucune différence entre les pathologies liées à la personnalité. Pour peu qu’il croise votre regard, dans un couloir d’un asile, lui le porteur sain de ses névroses, vous sentez toute sa pitié condescendante. C’est d’autant plus flagrant, que quand il franchit pour la première fois la porte de ces lieux de non vie, il se prend de plein fouet une réalité dont il était loin de se douter auparavant. S’il était un tant soit peu observateur, il remarquerait que l’immense majorité des patients a un comportement tout à fait normal toutefois ralenti par les médicaments. Seulement, il ne retiendra de sa confrontation avec ce lieu, que l’image du délirant. Et vous voilà cataloguée pour un bon bout de temps. Cette méconnaissance est préjudiciable à la plupart des malades, pourtant les spécialistes rechignent à informer suffisamment le grand public des causes et des symptômes de ces maladies. Influencé par les médias friands de faits divers engendrées par la déviance psychique, le « normal » a tendance à considérer l’interné comme un pervers. Il ne se perd pas dans les subtilités et pense que tout être est entièrement responsable de ce qui lui arrive.
Parfois, il peut réviser son jugement quand l’un de ses proches est concerné, bien qu’il tende à penser que celui-ci est un cas particulier. La plupart du temps, il persiste dans ses erreurs.S’il est de bon ton de se targuer, surtout dans un certain milieu, d’avoir mener à bien une psychanalyse, il est en revanche beaucoup plus difficile d’avouer sa fréquentation des asiles. Combien de livres relatant le parcours, forcément intéressant, de la vie de leur auteur sortent chaque année ? Des témoignages divers et variés phagocytent les présentoirs des librairies. Dans cette manne, il serait presque vain d’y trouver un opuscule consacré à l’expérience d’un « perturbé du cerveau ». De rares auteurs comme Philippe Labro ont eu le courage de consacrer un livre (« Tomber sept fois, se relever huit. ») à leur dépression. Je l’en remercie comme je salue la mémoire de cette journaliste du Canard enchaîné qui, avec beaucoup d’humour, raconta ses hospitalisations en donnant à son témoignage un bien beau titre : « L’apéro des dingos ».
A la lecture de ces deux ouvrages, j’en ai tiré la conclusion qu’il y a autant de formes de dépressions que de dépressifs. Entre ce célèbre journaliste écrivain de R.T.L. et moi, il y a un fossé, que dis-je un océan. Il a été soutenu par un entourage aimant et désireux de tout faire pour qu’il se sorte de ce mauvais pas. J’ai été confrontée à l’incompréhension, voire au mépris de mes proches. « Elle est déséquilibrée, la pauvre ! C’est de sa faute ! Elle n’a qu’à se secouer ! »
Bien sûr, ce constat exclut mes enfants que la maladie a fait souffrir plus que de raison. Par contre, j’en veux encore à mon mari d’avoir choisi la fuite dans le travail et à mes parents sourds à mon mal-être. J’avoue qu’il ne doit pas être évident d’apporter son soutien à quelqu’un qui a renoncé à saisir la main qui lui est tendue. Au plus fort de mes épisodes dépressifs, quand quelqu’un me demandait si j’allais bien, je coupais court en répondant oui.
J’ai rencontré mon premier psy « à la faveur » de ma première T.S.
Ce n’était pas du chiqué. Je m’étais réveillée aux urgences après avoir avalé le stock de médicaments dont je disposais. On m’avait découverte, comateuse, à mon domicile.
J’avais surévalué l’effet létal de cette overdose. J’en étais quitte pour ingurgiter une grande rasade de charbon avant d’affronter mon premier entretien avec une spécialiste.
Il ne lui fallut pas très longtemps pour poser le diagnostic de dépression et en comprendre la cause majeure. D’autant plus que je jouais le jeu à fond. J’y avais tout à gagner, du moins, le pensais-je.
Surmenée par les tâches quotidiennes d’une famille nombreuse, abandonnée par un mari omni absent du foyer pour cause de travaillite aiguë, sans compter sa prodigalité pathologique au bénéfice de ses soi-disant amis, j’étais prédisposée au clash.
Avant, je me couchais le soir en me persuadant que les lendemains chanteraient. Je me réveillais amnésique, contente d’inaugurer une nouvelle journée. Sauf qu’une chape de plomb me paralysait de plus en plus et que mon corps se manifestait de manière intempestive par des symptômes douloureux inclassables dans un quelconque tableau clinique.
Un matin, j’ai senti le ressort se briser. J’avais perdu le goût de vivre. J’y ai remédié à ma manière.
Si le diagnostic fut parfaitement posé, en revanche la recherche de la solution fut bâclée. Proposer une thérapie familiale est une bonne idée en soi, mais ne pas prendre suffisamment de temps pour évaluer les motivations des futurs protagonistes est une erreur. Pour ma part, j’étais partante. Rompue à ces nouvelles techniques par ma pratique professionnelle, je savais à quoi m’attendre.
En revanche, mon ex-mari était imperméable à tout ce qui ressemblait de près ou de loin au pouvoir des mots pour soigner tous les maux. Chez lui, on souffrait en silence et c’était bien ainsi. En outre, il ne se sentait pas concerné. N’était-ce pas moi qui déraisonnais !
Pour mettre fin à l’entretien, il accepta. Il n’a jamais été contrariant. Souvent il dit oui en pensant non, histoire de ne pas indisposer son interlocuteur.
Cette forme de thérapie, que je sais par ailleurs efficace, souffre de son opacité. Est-il si difficile d’en expliquer les tenants et les aboutissants ? Les psy ont-ils un si grand secret à cacher quand ils ne se donnent pas la peine de justifier leurs méthodes de travail ? Cela est d’autant plus troublant qu’ils se relaient derrière une glace sans tain, pour nous observer et nous filmer. Ils interrompent souvent la séance pour se concerter en dehors de la présence de la famille (et oui ! j’y avais traîné aussi mes quatre enfants). Ces interruptions ne manquent pas de nous questionner. Qu’avons-nous dit de mal ? quant à la réponse, nous resterons sur notre faim. Mon conjoint l’a d’autant plus mal supporté qu’il ne comprenait pas le sens de cette mascarade. Quand aux exercices imposés, il les trouvait ridicules. Je me souviens que le thérapeute avait demandé à ma fille aînée de me lier les mains avec une pelote de laine. La signification de ce geste, sûrement très symbolique m’échappe encore à l’heure actuelle.
Le résultat ne se fit pas attendre, il tint bon deux séances puis envoya tout balader. J’étais revenue à la case départ avec un autre espoir : la thérapie de couple.
A ma grande surprise, il accepta. Après tout, me suis-je alors dit, peut-être tient-il à notre mariage.
Il a été au bout des neuf séances au cours desquelles il a ressassé le seul argument qui, à ses yeux expliquait la crise de notre couple : ma frigidité. Le pauvre, il en était réduit à la portion congrue. La psychiatre, choisie au hasard dans l’annuaire, aurait pu alors lui dire que c’était un des symptômes de ma dépression naissante, information primordiale que j’ignorais encore jusqu’à une date très récente. C’est une preuve supplémentaire de la nécessité absolue d’expliquer les tenants et les aboutissants de ce syndrome. Mon mari aurait sans doute compris l’intérêt à prendre une part active dans ma guérison. Au lieu de ça, en préalable à tout effort de sa part pour mieux investir sa famille, il exigeait mon retour dans le lit conjugal. Cela m’était intolérable. Pour ne plus me sentir violer, il me fallait beaucoup plus de respect. Dialogue de sourd !
En m’arrêtant de travailler, quelques années plus tôt pour élever mes quatre enfants, j’avais fait une grave erreur. Malgré ma volonté de ne pas me fondre dans le moule de la femme au foyer (je multipliais les activités associatives), mon mari me renvoyait l’image peu flatteuse de la bobonne. Il faut un caractère d’airain pour ne pas se dévaloriser. Maintenant, je ne regrette plus ce choix, et si mes enfants devenus adultes tirent leur épingle du jeu dans cette société plutôt âpre, ils le doivent en partie à ma disponibilité d’alors. Je me suis sentie revivre quand j’ai repris le chemin du travail. Malheureusement, je n’ai pas pu faire longtemps face au cumul de mes différentes fonctions. J’ai essayé d’être une femme moderne, mais comme je l’ai dit plus haut : « qui trop embrasse, mal étreint ! ».
Puis vint le temps du bilan : ces neuf séances nous renvoyèrent dos à dos dans notre incompréhension commune. Mon mari s’est alors engagé à poursuivre de son côté une psychothérapie, en parallèle avec la mienne chez un autre psy. Moi, j’ai tenu ma promesse, lui par contre a très vite abandonné. Devant sa mauvaise volonté, à mon tour, j’ai renoncé. Pourquoi porterais-je seule la responsabilité de la faillite du couple ?
Longtemps, j’ai renâclé à évoquer cette période douloureuse de ma vie. La honte m’en empêchait. Plus que mes tentatives de suicide, mes nombreuses hospitalisations m’ont laissé un goût amer de dépossession de ma personnalité.
Et quand on est plus rien, on culpabilise.
Ça semble paradoxal, et pourtant c’est une réalité que vivent la plupart des malades dépressifs dans ces lieux en principe consacrés au bien-être.
De prime abord, ils font confiance à l’institution hospitalière mais très vite ils sont captifs de la spirale infernale des certitudes, de l’immobilisme et du manque de moyens criant de ces structures.
Dès l’admission, après être passé en principe par la case urgence, un certain nombre de décisions sont prises qui échappent à la compréhension du commun des mortels et qu’on ne se donne même pas la peine d’expliquer.
Première mesure cœrcitive : le protocole pyjama. Pour être bien sûr que l’oiseau ne s’échappera pas du service, on enferme ses vêtements et ses chaussures à double tour et on l’affuble de l’uniforme du dingue, un pyjama carcéral bleu. On lui confisque son portable : il lui faudra quémander la possibilité de téléphoner. Parfois on le lui refuse, d’autres fois il pourra le faire mais sous haute surveillance. Le pénible sentiment de honte s’installe !
Le médecin, lors du premier entretien, prescrit le traitement. J’étais de celle qui, malgré les somnifères, se levait souvent la nuit. Ombre dans le couloir, je dérangeais. On me l’a vite fait comprendre : il ne faut pas perturber le sommeil des infirmiers de nuit. Et de me rajouter un peu plus de petites pilules.
Dans cet endroit, l’intimité est mise à mal. Chaque porte de chambre est affublée d’une petite vitre permettant une surveillance continue. On craint beaucoup de choses : l’usage de cigarettes ou de produits illicites et surtout un passage à l’acte. C’est ignorer que les suicidaires, dans leur immense majorité, assommés par les drogues, encore sous le coup de l’acte insensé qui les a amené en ces lieux, ne sont plus guère capables de grand-chose. Ils attendent leurs sorties pour éventuellement récidiver. De toute façon, il est très difficile de remettre le couvert. Tout est cadenassé, la pharmacie, bien sûr, les bureaux, la lingerie, et surtout les fenêtres. Le tintement des trousseaux de clefs et les bruits incessants des serrures ponctuent le quotidien du malade, comme en prison.
A cela, il faut ajouter le côtoiement de patients atteints de lourdes pathologies. Le nouvel arrivant doit s’habituer au délire permanent de certains de ces voisins de chambre. Et pour lui qui vient d’un extérieur à peu près normal, c’est un traumatisme supplémentaire. Parfois, il est en but à l’agressivité physique ou verbale de ses congénères. Il n’a pourtant pas besoin de cela. Personnellement, j’y ai perdu une paire de lunettes, subtilisée de mon nez et rageusement cassée par une coutumière du fait. J’ai eu beaucoup de mal à me faire rembourser de ce préjudice, l’assurance de cette personne étant lasse d’indemniser les victimes. A aucun moment, l’hôpital ne s’est senti coupable de ne m’avoir pas mise en garde.
En théorie, tout est fait pour que le séjour soit profitable. Un dépressif nécessite une occupation permanente pour lui éviter de ressasser. Quand vous êtes en protocole pyjama, vous devriez bénéficier d’activités organisées par les infirmiers. En fait, ils ont tendance à oublier cette partie de leur travail. Le matin, ils n’ont souvent pas le temps, quand à l’après-midi, entre les transmissions, la réunion de service, et les collations en principe ouverts aux malades, ils ne sont jamais disponibles. Je dois le peu de parties de scrabble que j’ai fait à la bonne volonté des stagiaires infirmiers, frais émoulus de leur école et encore pleins d’illusions.
J’ai rêvé un temps de mettre la pâtée au scrabble à un psychiatre qui aurait eu la bonne idée de troquer la sacro-sainte séance de psychothérapie contre un peu de divertissement. Peut-être cela aurait-il fait avancer le schmilblick ?
Dès qu’on peut récupérer ses vêtements, on a accès à l’ergothérapie, mais les places sont chères, par manque de moyens ! Ces ateliers se résument à de l’art plastique. De la pâte à sel et de la peinture en pots sont à votre disposition. Et en route pour une régression vers l’école maternelle ! Je ne peux m’empêcher de penser que l’indigence des moyens couplée au manque de volonté, et peut-être à la peur de l’échec du malade, empêchent les animateurs de ces activités de mettre la barre assez haute dans leurs exigences. En ne privilégiant que le plaisir de la réalisation et en omettant l’intérêt de l’œuvre achevée, ils infantilisent son auteur. Les « chefs d’œuvres » trônent en évidence dans le hall d’entrée de l’hôpital ! J’en ai vu des horreurs et j’ai connu un malade adulte, conscient de son talent enfantin en dessin, mortifié de voir sa création au vu et au su de tous. Il n’a pas osé la décrocher.
Les places à l’équitation ou à la piscine sont déjà prises par les résidents permanents. Innovation intéressante : le coiffeur. Mais il faut le payer et réclamer son argent qui est au coffre et ça, ça dépend de la disponibilité des infirmiers. Donc, de guerre lasse, on laisse tomber.
De rares fois, une sortie est proposée, en général dans un centre commercial. Le minibus réquisitionné pour transporter les « chanceux » qui s’évadent ainsi de leur univers carcéral, va se garer sur les places de parking réservées aux handicapées, ce qui attire immanquablement les regards interrogateurs des passants. L’hospitalisé pensait échapper pour un temps à la stigmatisation : C’est encore raté ! Le groupe trahi par les manifestations plus ou moins visibles de ses pathologies ne passe pas inaperçu.
J’ai quand même rencontré des infirmiers consciencieux, aimant leur travail, moins pollués que d’autres par la routine. Il y en avait un, Olivier, un ancien employé de banque, qui essayait de se rendre disponible. Il n’hésitait pas à parler de lui-même, ce qui le rendait plus humain que les autres. Je remercie aussi cette infirmière de nuit qui a su dire certaines vérités à mon mari.
Je me suis alors sentie soutenue. Ces moments sont trop rares.
Il existe aussi dans le service que j’ai fréquenté à de nombreuses reprises, une bibliothèque achalandée par le don des usagers et de leur famille. Mais à part moi, qui trouvais refuge dans la lecture, très peu de patients l’utilisaient. Dans bien des cas, la maladie et la médication corrodent la simple compréhension d’un texte. Je m’y reprenais à quatre fois pour assimiler une phrase simple. Pourtant je n’ai jamais renoncé à ce plaisir, aussi difficile soit-il.
Je tricotais beaucoup.
Et j’étais l’artiste du service. Je me commettais à peindre des aquarelles sèches. Cette technique ne nécessite que du matériel aisément portable. J’ai osé un jour peindre la plus ancienne patiente du service dans son simple appareil. Elle traversait une période où le contact des vêtements lui était devenu intolérable. Je n’ai fait que reproduire une réalité. J’étais fière du résultat, clin d’œil comique d’un quotidien subi. Ce chef d’œuvre a atterri dans mon dossier, pièce à conviction à analyser de mon dérèglement !
Dans cet univers frustrant d’une fausse disponibilité de ceux qui devraient en principe vous soutenir, le malade se tourne naturellement vers ses semblables.
Le coin le plus important du service est le salon fumeur. Majoritaires sont les patients qui fument, il n’y a même rien d’autre à faire. J’ai du mal à m’imaginer que les nouvelles lois anti-tabac puissent supprimer ce havre de fumée.
Ces moments de soutien sont précieux. Quoi de plus compétent qu’un autre malade qui sait exactement ce que son interlocuteur ressent ! Le personnel soignant, en revanche, usé par sa pratique, perd de son acuité, comme le cornac qui, à force d’être assourdi par les cris puissants de son éléphant ne l’entend plus barrir. A sa décharge, un manque de disponibilité du à l’indigence des moyens consacrés à la santé mentale.
Avec humour, les nombreux disfonctionnements de l’institution sont passés à la moulinette par les malades. Aucun dépressif n’est dupe des soi-disant bénéfices de l’internement. Tous s’y prêtent quand même avec une évidente volonté. Dans ce coin enfumé chacun se confie et déverse sa bile se sentant compris et conforté par ses congénères aussi sûrement qu’un entretien avec le thérapeute. Ma compagnie était très prisée, je distillais des conseils dans les domaines que je maîtrisais grâce à ma profession. En général, maladie mentale et problèmes sociaux vont de paire. Mes compagnons d’infortune préféraient se confier à moi plutôt qu’à l’assistante sociale du service, certains que leurs secrets étant ainsi préservés de toute divulgation au cours des sacro-saintes réunions institutionnelles. Pour ma part, j’ai bénéficiée de l’expérience d’une infirmière de Saint Anne, hospitalisée loin de sa structure, pour ne pas avoir à avouer qu’elle était passée de l’autre côté du miroir. Elle souffrait, entre autre, d’exercer un métier ingrat, fonctionnarisé et répétitif, et qui avait oublié depuis longtemps le respect des malades
Les séjours durent au moins de trois semaines, temps nécessaire aux psychotropes pour agir. En dehors de toute mesure d’hospitalisation coercitive, on est libre de partir, du moins en théorie…
Je me souviens de la projection, lors de mes études, d’un film sur un hôpital psychiatrique où l’on soulignait les progrès réalisés en ce domaine. Trente ans après la fin de ma formation, rien n’a changé. Cette science balbutiante se contente de ses fondamentaux.
Pourtant, l’espoir existe. J’ai été amenée à fréquenter une clinique privée. La séparation des pathologies dans des pavillons différents, la plus grande disponibilité du personnel soignant, la prise en compte de notre avis quant à l’amélioration à apporter à la structure, l’intérêt d’activités créatrices à la hauteur d’un public adulte, le cadre soigné, la possibilité donnée aux malades d’organiser des soirées… ont quelque peu adouci mon hospitalisation forcée. J’en suis sortie avec les félicitations : Je m’étais essayée à la pyrogravure, en m’inspirant d’un dessin à l’encre de chine d’un artiste dont j’ai oublié le nom. J’ai eu beaucoup de mal à ne pas céder aux demandes insistantes de la direction qui voulait à toute fin récupérer mon œuvre pour l’exposer non dans la salle d’ergothérapie, mais dans le hall d’accueil. J’étais flattée…
Mon plus beau souvenir reste le séjour en maison de repos spécialisé.
J’avais, au cours de ma pratique professionnelle, visité le Plateau d’Assy. C’est un village de Haute Savoie idéalement placé en face de la chaîne du Mont Blanc. Ancienne station d’altitude consacrée à la lutte contre la tuberculose, ses établissements se sont reconvertis pour s’adapter à des pathologies plus modernes. Dans les rues, on y croise pêle-mêle des handicapés, des obèses, des alcooliques en post-cure, des malades mentaux…
Le paysage est idyllique. La relative liberté qu’on vous octroie est bénéfique, bienvenue après une période d’enfermement. A part le premier jour, aucun psychiatre ne vient vous importuner. Chacun est libre de participer aux activités collectives, aux promenades en montagne, aux sorties à Chamonix, à Megève, dans le Beaufortin…en cas de pluie, tout est prévu. L’hiver, on a le choix de pratiquer ski ou balades en raquettes. Le bar du village possède deux terrains de pétanque et met à disposition, pour une somme modique, le matériel adéquat. On peut aller au cinéma et même danser dans la discothèque du coin, en plein après-midi. On sympathise, on s’éclate. Le soir, devant le spectacle dd la chaîne du Mont blanc qui rosit au coucher du soleil, on en oublie la télé. Petit à petit, on reprend le goût de vivre. On se trouve moins nuls. Sans ces séjours bien trop courts, jamais je n’aurais essayé le parapente.
Pour l’amateur d’art que je suis, cet endroit est béni. L’église entre autre est un petit bijou.
Pourtant il à la triste réputation auprès des professionnels de la santé mentale d’être un repaire d’alcooliques. Ils hésitent à y envoyer leurs patients. Certes, la post-cure alcoolique en est un de ses fonds de commerce, mais pour ma part j’étais un peu moins ivrogne qu’à l’ordinaire. Parenthèse coûteuse pour la sécurité sociale dans une vie sclérosée ? Quelque part au fond de moi, grâce à ses séjours réparateurs, est restée la certitude que je pouvais retrouver le chemin du bonheur. Et çà, pour la résilience, c’est primordial.
Pour tenter de m’extraire de ma maladie, les médecins spécialistes ont tout essayé et notamment l’hospitalisation de jour. J’y allais trois fois par semaine. Le respect des horaires m’a alors obligée à remettre un peu d’ordre dans ma vie. Pour pouvoir me lever le matin, j’ai renoncé au chaos de mon emploi du temps. Finis les journées à dormir et les nuits à tourner en rond et à m’alcooliser massivement. Je mettais un point d’honneur à être présentable dès l’ouverture de ce service à neuf heures. De retour à mon domicile, en début d’après-midi, j’entamais donc ma longue descente vers l’inconscience éthylique pour être certaine de sombrer dans l’oubli du sommeil vers neuf heures.
En principe, cette mesure est destinée à inciter le malade à s’occuper et à ne pas rester seul. Plusieurs ateliers sont à sa disposition mais à l’instar de l’hospitalisation traditionnelle, les places sont chères. La plupart des patients se trouvent donc désoeuvrée.
Les locaux ne s’y prêtent d’ailleurs pas. Les étages de l’établissement étant réservés à l’internement, les personnes prises en charge dans le cadre de cette mesure ne disposent que du hall d’entrée de l’hôpital pour traîner leur ennui.
Des petits groupes se formaient selon les affinités. Je restais souvent en retrait, ne perdant pas une miette du spectacle de ce que je qualifierais être une cours des miracles moderne. C’était plutôt joyeux. Il ne faut pas croire que les pathologies mentales entraînent forcément la mélancolie !
Dans cette marée humaine, je servais de bouée à « un ami » encore plus infortuné que moi. Alcoolique au dernier degré, Yannick achevait de détruire un physique avantageux. Il avait eu le malheur de croiser sur son chemin une mère étouffante et la boisson sur son lieu de travail. Au temps de sa splendeur, il avait été G.O. au Club méd. Il avait donc de larges circonstances atténuantes quant à sa déchéance. Il ne parlait de lui qu’à la troisième personne, non qu’il ait un égo surdimensionné, mais parce qu’il s’était définitivement perdu. Il me racontait sa vie par le menu : « Monsieur T., il a fait ceci, Monsieur T., il a dit cela… ». On ne pouvait être plus conscient de son état que lui-même, et il mettait beaucoup de cœur à essayer de se soigner. Hélas, son esprit tardait à se reconnaître. J’ai vu les ravages progressifs que la dive bouteille avait causés sur son organisme. Ça m’a donné beaucoup de grains à moudre pour ma future guérison.
Tout ce beau monde attendait comme le messie l’ouverture du bar, qui trônait sur le côté gauche du hall. Ce débit de boissons non alcoolisées, mais souvent trop sucrées, était tenu par les patients. Ceux-ci dépensaient une partie non négligeable de leur Allocation Adulte Handicapée ou du moins l’argent de poche alloué par leurs tuteurs. Consommer, acheter, sont des actes fondateurs pour se sentir un peu « normal ». Il y avait toujours une joyeuse pagaille et il était bien difficile de se faire servir sans être bousculé.
Le bar fermait à l’heure du repas et réouvrait en début d’après-midi. Là, l’ambiance était toute différente. Les médicaments agissaient et certains se laissaient aller à une petite sieste, la tête posée sur la table ; Moi, je m’éclipsais pour m’en retourner dans mes pénates.
Je me demandais ce que je faisais là. Je traînais mon désoeuvrement qui, à la longue finissait par peser. J’étais beaucoup plus active chez moi.
Un jour, les soignants m’ont inscrit d’office à l’atelier théâtre. J’étais déçue. Je caressais l’espoir d’être intégrée dans la rédaction du journal des malades, sans vraiment jamais l’avoir demandé, mais l’équipe était depuis longtemps constituée par des vieux de la vieille.
Je me suis fait prier pour rejoindre le groupe théâtre tout simplement parce que ma timidité maladive s’y refusait. Je savais pertinemment que cet atelier serait couronné par un spectacle en public.
Heureuse surprise ! Pour une fois l’institution n’avait pas lésiné sur les moyens. L’animatrice était une comédienne professionnelle. Elle nous avait concocté une série de sketches sur le sel et le poivre non dénué d’humour ! J’ai regretté de ne pas avoir participé à son écriture.
Les séances étaient agréables : respiration, diction, improvisation… Mais je gardais toujours à l’esprit le but final de tout cela et j’étais terrorisée.
De très jolis costumes ont été confectionnés pour cette occasion. J’étais déguisée en Romaine et incarnais une suivante de Cléopâtre.
Le fatidique soir arriva. J’ai été prise de violents tremblements bien avant l’entrée en scène, tremblements qui se sont dissipés comme par miracle sous les feux de la rampe. Et des la fin de ma prestation, j’ai été de nouveau la proie de spasmes incontrôlables.
Dans la salle, aucuns membres de ma famille ! Je crois d’ailleurs que je ne leur en ai jamais parlé.
Mon hospitalisation de jour a pris fin quand j’ai décidé d’en finir avec la psychiatrie.
Tous les dépressifs possèdent t’ils les ferments de leur résurrection ?
Je pense que oui. Il suffit de leur en donner les moyens : pas forcément par la parole ou bien alors par une parole ciblée. S’il est parfois indispensable de refaire surgir un traumatisme douloureusement enfoui dans les tréfonds de la mémoire, il est tout aussi crucial de mettre en exergue les talents parfois ignorés du malade et donc de l’inscrire dans une spirale de réussite et d’estime de soi. J’ai eu la chance de pouvoir m’exprimer par la pratique artistique. J’ai fréquenté pendant quatre ans un atelier d’écriture et ai participé à des expositions de peintres du dimanche. Peu m’importait le résultat. Je prenais un réel plaisir à transformer mes idées en mots et mes visions en couleurs. Si c’était réussi, je jubilais. C’était le petit coin de ciel bleu dans ma noirceur intérieure. J’ai découvert l’informatique à 50 ans. Tant qu’à vieillir, autant se frotter aux outils de l’avenir. Ce fut une révélation. Sur le clavier j’ai écrit mes premières poésies. Puis vint le miracle de la connexion internet. Derrière mon écran, je communiquais avec le monde extérieur. Participer aux ateliers d’écriture en ligne était un pur bonheur. Je recevais des compliments qui me réchauffaient le cœur. Mon ordinateur, c’était ma bulle d’oxygène.
Mon entourage a toujours été hermétique à mes créations. Mais ce n’était pas le seul.
Un jour j’ai amené une de mes toiles au psy du moment. Sans être flagorneur, il aurait pu au moins y jeter un regard plus appuyé. Il y aurait découvert une femme, aux traits taillés à la serpe, devant un verre rempli. En face d’elle, un homme avachi qui semblait porter un poids trop lourd pour lui sur ses épaules. A aucun moment, il n’a été interpellé par le sujet de cette peinture. De toutes mes œuvres, c’est la seule que j’ai conservée. Elle reste le symbole de ma souffrance et de ma déchéance passée. Cette absence d’intérêt, je l’ai vécue comme un échec cuisant !
J’ai éprouvé, au plus fort de ma dépression, le besoin d’offrir mes créations. C’était une manière d’essayer de persuader ceux qui comptaient à mes yeux, que je n’étais pas aussi nulle que ça ! J’ai notamment donné au service qui m’accueillait régulièrement une aquarelle encadrée dont j’étais particulièrement fière. Je me l’imaginais exposée bien en vue. Je fus cruellement déçue. Elle a atterri dans un débarras. Par ce geste, j’avais le désir de démontrer que je souhaitais « payer de ma personne » et être partie prenante de ma thérapie. La gratuité des soins, dans ce genre de structure et surtout pour ma pathologie particulière n’est pas forcément une bonne chose. Le principe sain du donnant-donnant me semblerait plus bénéfique au rééquilibrage d’une relation par trop inégalitaire entre le soignant qui dispense et le malade qui « consomme ».
De tous les dépressifs que j’ai fréquentés, je suis l’une des rares à ne m’être jamais ennuyée. Quand je n’étais plus capable de créer, je passais des heures devant la télé. J’avais la chance de m’intéresser à énormément de sujets. Parfois, je regardais une série débile, ça me divertissait. D’autres fois, je me passionnais pour un film ennuyeux sur Arte. J’écoutais aussi longuement la radio, pas la musique mais tout le reste. Je n’ai jamais perdu ma soif de savoir, de comprendre. Je me passionnais pour le tour de France, ça m’occupait pendant trois semaines !!!
Depuis un an et demi, je suis accro à un site d’élevage en ligne. Même virtuelle, cette ferme m’aide. Elle me rend responsable.
J’avais, d’évidence, des potentialités que personne n’a su exploiter. Quand je dis personne, il faut évidemment entendre la psychiatrie.
Dès mon enfance, j’ai eu un rapport particulier avec l’alcool. Influencée par le discours de ma mère, j’en avais diabolisé les consommateurs réguliers. Si elle avait omis de faire mon éducation sexuelle, en revanche elle me bourrait le mou sur ce qu’elle considérait être le vice absolu. Rien ne m’échappait sur ce sujet.
A douze ans, le ciel m’est tombé sur la tête quand elle me dit que mon père était alcoolique. Je le côtoyais tous les jours et pourtant je ne m’en étais jamais aperçu. A la maison, il n’y avait jamais d’apéritifs ou de vin. Quand nous recevions, elle achetait une bouteille pour les invités. Mon père buvait de l’eau : « Moi, l’alcool, je n’y touche jamais ! »
Je ne l’avais jamais vu en état d’ébriété. Le soir, dès huit heures, nous étions confinés, mes deux frères, ma sœur et moi, dans nos chambres. La plupart du temps, il n’était pas rentré de son travail.
Du jour au lendemain, l’amour que je lui portais s’est transformé en haine. Il ne pouvait pas me faire ça ! Ma mère alimentait ce nouveau sentiment par des jérémiades incessantes. Elle s’était érigée en martyre. Je la plaignais et l’adorais comme une idole.
Le regard des enfants est exempt de nuances. Plus tard, je comprendrais la perversité de leur rôle respectif. Mon père n’était pas si coupable que ça et sa femme tirait de cette situation, bien qu’elle n’en ait jamais pris conscience, bien des compensations.
A la faveur de vacances j’ai goûté pour la première fois à une boisson alcoolisée. D’emblée, je n’en ai pas aimé la saveur, par contre j’en ai aimé l’effet d’ébriété très rapide sur un corps adolescent jusqu’alors vierge de ce genre de substances.
Je profitais de virées à la frontière espagnole avec des copains motorisés pour réitérer l’expérience. Je me sentais grande. Ma mère n’en a jamais rien su. Je devais avoir quatorze ans.
Il ne faut pas croire que ce premier contact soit anodin. Je ne saurais pas l’expliquer, peut-être le désir inconscient de rejoindre mon père dans ses excès, mais il a déterminé durablement ma relation future à la dive bouteille.
Pendant longtemps j’ai abusé des boissons alcoolisées par jeu, au cours de soirées bien arrosées entre amis. Pour moi, un repas au restaurant s’accompagnait toujours d’un apéritif, d’un vin et d’un digestif. Je préparais, sans le savoir, ma future dépendance.
Quand je suis tombé dans la dépression, j’ai senti la nécessité de m’extraire d’un quotidien insupportable et de m’accorder des moments de répit. La cigarette servait à mettre entre mes proches et moi un rideau de fumée, le petit apéritif est venu complété le tableau. Ce rituel est vite devenu envahissant.
J’ai beaucoup fait souffrir mes enfants. Je m’en rendais compte mais je banalisais. Qu’est-ce que trois à quatre verres par jour. Ils devraient comprendre ! Le reste du temps, ne m’en occupais-je pas bien ?
La réponse est évidemment non. Je m’en suis longtemps voulu de leur avoir infliger le spectacle d’une mère bourrée. Maintenant j’en ai fini avec cette culpabilité même si je n’ignore pas que j’ai imposé une brisure à leur histoire. Ils savent que j’ai tourné la page. Mon père aussi l’a tournée. Bien que je sois incapable de lui en parler, je lui ai pardonné comme je me pardonne.
Cette habitude a été à l’origine de ma séparation. Mon mari excédé m’a un soir rouée de coups. C’était la première fois qu’il levait la main sur moi. Si je ne réagissais pas, je savais par expérience qu’il pourrait recommencer. Depuis ce jour, nous vivons chacun de notre côté. En aucun cas, mon état ne pouvait excuser une telle violence. La femme battue reste une victime. Mais pour mon entourage je suis la seule coupable.
Elle a été aussi à l’origine de quasiment tous mes passages à l’acte. Je ne supportais pas d’ajouter à ma dépression cette consommation obligée d’alcool. J’étais mortifiée.
Il a fallu deux électrochocs pour m’en sortir : le premier fut la manifestation évidente de ma dépendance : sueurs et tremblements. Dès les premiers symptômes, j’ai réagi en espaçant ma consommation. De quotidienne, elle est devenue hebdomadaire.
Le deuxième fut mon déménagement. Obligée de renoncer à mon appartement du fait de mes maigres ressources, j’ai rejoint mes parents au Pays Basque. Ma mère est un dragon de vertu qui me terrorise. Il était donc hors de question de se saouler devant elle. J’avais trop peur. Je me suis quand même adonnée à mon penchant, mais beaucoup plus rarement et en cachette. Cerise sur le gâteau, le traumatisme de mon dernier et j’espère ultime passage obligé entre les murs de l’hôpital psychiatrique a mis un terme définitif à mes envies d’ébriété.
L’intolérance de ma mère a donc été déterminante. Loin de moi l’idée de faire de mon cas une généralité. A chacun de trouver le meilleur chemin de sa guérison, les spécialistes et les groupes de parole sont là pour ça. Néanmoins je tiens à redire que l’alcoolique est avant tout un malade. Chaque matin il se lève, la peur et la culpabilité au ventre. Se moquer de lui, surtout devant des millions de téléspectateurs, c’est ajouter une couche à sa honte. Ses lignes s’adressent à un animateur populaire d’habitude plein d’humour et qui pour le coup manque sérieusement d’esprit. Peut-être a-t-il un but louable en agissant de la sorte ? Peut-être veut-il faire réagir sa collaboratrice et amie ? Franchement, en la stigmatisant, il ne lui rend pas service. Il égratigne aussi au passage un ministre pour les mêmes raisons. Est-il bien sûr d’être à l’abri des excès ?
Dans cette dérive, je n’ai guère été aidée par la psychiatrie. Un jour, mon thérapeute a mis un nom sur mon mal : l’alcoolose, sans vraiment m’expliquer de quoi il retournait. La première conclusion que j’en ai tiré est que je ne souffrais pas d’alcoolisme et ça m’a déculpabilisée. Grave erreur !
En gros, j’avais compris que je me servais de l’alcool comme médicament. La cause profonde de mon absorption massive et répétée de ce type de produit résidait dans ma personnalité perturbée. D’où la nécessité, pour lui, de poursuivre nos tête à tête hebdomadaires. Il n’a donc que très rarement réaborder le sujet, l’éludant quand je l’évoquais. Or pour moi, cette question était primordiale. Ces rendez-vous me faisaient du bien mais de manière éphémère. Ils soulignaient l’horrible inanité du reste de ma vie. Ce contraste me poussait un peu plus, pour laisser le temps passer plus rapidement entre deux entrevues, à chercher l’état second et l’oubli dans le sommeil et donc à consommer encore plus.
Loin de me soulager, mon alcoolose n’a fait qu’aggraver mon état et je reste encore surprise du peu de place octroyé par le psy à cette funeste habitude.
L’alcool n’était pas le seul moyen que j’employais pour fuir ma conscience. Je m’étais créée une personnalité factice dans la peau de laquelle je me réfugiais en permanence. Je m’imaginais être une chercheuse en biologie qui avait découvert un médicament pour éradiquer les virus et notamment celui du SIDA ; Elle était belle, jeune et célèbre. Je lui avais inventé une enfance gâchée par de nombreux traumatismes. Fort heureusement pour elle, une intelligence supérieure lui permettait de faire face à l’adversité. Je lui avais attribué deux prix Nobel : celui de médecine et de chimie. Ce refuge dans le rêve adoucissait ma souffrance quotidienne. Mais ce moi idéalisé était vite devenu envahissant. J’étais tout à fait consciente de son irréalité, cette fuite me faisait du mal, je voulais y mettre un terme. J’en ai bien sûr parlé au psy. Il a cru me rassurer : je n’étais pas psychotique, mais je me servais d’un mécanisme de défense. J’ai souvent remis le sujet sur le tapis. Je ne me souviens pas avoir eu une réponse satisfaisante. Ce personnage a disparu de mon existence petit à petit au fur et à mesure que je reprenais goût à la vie.
Le symptôme le plus dérangeant de ma maladie et qui m’a valu la plupart de mes hospitalisations sont mes tendances suicidaires. Personne n’est à l’aise avec les pulsions de mort y compris les spécialistes. Avant d’avoir choisi cette voix, ils sont avant tout médecins, et un médecin vit la mort comme un échec. Ils n’échappent donc pas à cette règle.
Il m’est arrivé d’être hospitalisée dans des services médicaux et chirurgicaux, (dont un séjour en réanimation) suite à mes conneries. L’hostilité des soignants envers ce que je représentais était perceptible, malgré le fait qu’ils s’en défendent. Je ne peux pas leur en vouloir. Ils n’ont pas choisi la médecine pour tenter de sauver quelqu’un qui ne veut plus vivre ! Un infirmier à tête d’ange ne s’est pas caché de son ressenti. Il éprouvait du dégoût à s’occuper de moi. Le malheur pour lui est que je suis restée dans son service un mois, complètement alitée avec l’interdiction de bouger.
Des nuances sont à apporter quant à la motivation de telles gestes. Je n’ai malheureusement pas assez des doigts de mes deux mains pour compter ces tentatives mais je sais que la plupart ne sont que des appels au secours, une sorte de chantage !
Seules deux autolyses m’ont conduite au bord de la mort. Une overdose et la défenestration. Je n’ai voulu que peu de fois vraiment me suicider pour de bon.
Le reste du temps, je tentais tout simplement d’alerter tout le monde sur la dégradation de mon état mental. Spirale infernale, moins je pensais être comprise et plus je multipliais les bêtises. J’étais border-line. Je voulais qu’on me prenne au sérieux et j’étais loin d’avoir cette sensation dans mes rapports avec la psychiatrie. La seule réponse que l’institution oppose au T.S. est l’hospitalisation pour protéger le malade de lui-même. Cette seule phrase l’enfonce encore plus dans sa propre défiance.
Le tableau ne serait pas complet si je n’évoquais pas les sentiments que m’ont inspirés les spécialistes des troubles psychiques.
Commençons par le pire d’entre eux !
J’ai attendu deux ans ma pension d’invalidité à cause d’un psychiatre libéral. Il avait été choisi par mon administration pour procéder aux expertises de renouvellement du congé longue durée puis de mon taux d’invalidité en vue de la liquidation de ma retraite.
Il était installé en plein cœur de Bayonne dans un immeuble cossu. Le moindre de ses meubles, surtout dans son bureau, valait une petite fortune.
Après chaque rendez-vous, il devait faire parvenir à mon administration un rapport. J’ai déjà évoqué mes difficultés à inscrire dans le temps les différentes étapes de ma maladie. Mes amnésies l’agaçaient. A chaque fois, il a mis plusieurs mois avant d’envoyer ses conclusions, faisant fi des lettres de rappel de mon employeur. S’il était autant gêné par mon manque de précision, il aurait pu s’adresser au service hospitalier que j’avais fréquenté longtemps et assidûment, afin d’éclairer sa lanterne. Je le lui avais suggéré, mais il s’est bien gardé de le faire ! Il m’a même prise pour une simulatrice et je lui dois peut-être la modestie de mes ressources actuelles.
La dernière fois, je l’ai carrément menacé de porter plainte au Conseil de l’Ordre. Ca a miraculeusement débloqué mon dossier.
Autre fréquentation d’un médecin libéral du même acabit en région parisienne. Il oubliait d’une séance sur l’autre, ce que je lui avais raconté. Trop jeune pour être atteint par l’alzeimer, je le soupçonne de pratiquer son métier par pur besoin alimentaire ! Je n’ai pas traîné mes guêtres longtemps dans son cabinet.
Pour un problème de médicaments, j’ai à une reprise sollicité l’aide d’une autre spécialiste durant un séjour en vacances : « vous avez vu comme vous êtes ralentie !!!, on ne vous a jamais proposé les électrochocs ??? ». J’ai failli lui rétorquer que si j’étais « deux de tension », c’était grâce à ma camisole chimique. Fin de l’intermède !
D’autres, même en ville, sont plus consciencieux. J’ai une pensée émue pour ce psychiatre qui n’hésitait pas à abonder dans mon sens, ce qui me confortait quant à la véracité de ce que je vivais. Malheureusement pour moi, il est tombé gravement malade et n’a pu continuer à assurer ses consultations.
J’ai consacré la part la plus importante de ma carrière de malade au service public. Je n’ai pas été déçue par la conscience professionnelle des deux psys qui ont tour à tour assuré mon suivi.
Le premier était à l’évidence un fils de bonne famille qui avait certainement embrassé la carrière hospitalière par conviction. Nous décrivions un tableau burlesque quand on apercevait côte à côte son mètre quatre-vingt dix et des poussières et mon mètre cinquante. Pourtant, jamais je ne me suis sentie en état d’infériorité. La position assise ne l’avantageait pas. Ces grandes jambes, lorsqu’il se posait dans le fauteuil de la salle d’entretien, cachaient une grande partie de son corps. C’était du plus haut comique. Ce médecin venait travailler dans une minuscule voiture noire, genre Austin Mini. Je me régalais de voir ce grand corps s’extraire de ce pot de yaourt.
Il s’est toujours adressé à mon intelligence. Nos échanges pouvaient avoir un certain niveau intellectuel. Je me sentais respectée. Je crois que sans ce stupide accident de parapente qui l’a maintenu très longtemps en arrêt maladie, j’aurais pu avec son concours évoluer d’une manière favorable. J’ai été réorientée vers un autre thérapeute.
C’était un gros nounours tout en rondeur qui ne quittait pas ses pulls irlandais en hiver. Son aspect physique me rassurait. Il a fait ce qu’il a pu pour me venir en aide, mais n’a pas réussi à me rabibocher avec la psychiatrie dont je commençais sérieusement à douter. Il était d’origine étrangère. A ceux qui vitupèrent contre l’immigration, je tiens à dire combien je suis heureuse qu’elle existe. Elle pallie de plus en plus, dans les hôpitaux, le manque de médecins français : quand j’ai été multi fracturée après ma défénestration, j’ai été opérée par un chirurgien qui ne maîtrisait pas parfaitement notre langue. Cela ne l’a pas empêché de réaliser un remarquable travail sur ma colonne vertébrale. J’avais de forts risques de rester paralysée mais grâce à sa conscience professionnelle, je n’ai jamais perdu l’usage de mes jambes.
Ces psychiatres ont été, comme moi, victimes d’un système qui tarde à se remettre en cause. Ils se contentaient d’appliquer ce qu’ils avaient appris.
Les patients sont à ce point différents qu’il faudrait, dans l’absolu, réinventer les méthodes de soins. Malheureusement, dans le secteur public, ils en ont ni le temps ni les moyens.
Ils sont à la fois au four et au moulin, quand ils naviguent entre les urgences et leur clientèle hospitalisée ou en consultation. Ils n’ont jamais le temps de se poser et à fortiori de réfléchir à leurs pratiques professionnelles.
Pourquoi ne pas envisager de créer un corps de psys uniquement alloués aux urgences, comme cela existe pour la médecine ? J’ai entendu dire que 40% des personnes se présentant dans ce service relevaient de cette spécialité médicale.
Si j’ai mis un terme à mon suivi psychothérapique c’est parce que je pensais qu’il constituait une réponse parcellaire et insatisfaisante à mon mal-être. J’avais depuis longtemps fait le tour des causes probables de mon état dépressif et je stagnais. La parole ne me servait plus de moteur. Il aurait fallu adopter d’autres méthodes qui restent à inventer.
Je suis un petit oiseau tombé du nid, mais, même si mes ailes commencent à fonctionner, je sais que je ne pourrai jamais remonter dans le nid. Sur mon plumage clairsemé se sont ajoutées des gouttes de plomb qui ont définitivement obéré mon avenir.
Après ma séparation, je n’ai pas eu la garde de mes enfants. Tout d’abord, je n’étais pas capable de m’en occuper et ensuite, mon ex-mari m’a bien fait comprendre qu’il ferait tout pour ne pas que je les récupère. Je l’ai très mal vécu et pour reprendre l’image de l’oiseau, un soir, j’ai fait un grand plongeon du haut de mon immeuble en m’assurant bien que mes ailes étaient rognées. J’ai ensuite séjourné plusieurs semaines dans un service chirurgical et en rééducation, caparaçonnée comme une tortue, trop contente que la médecine s’occupe enfin de moi pour autre chose que mes dérèglements psychiques.
J’ai très vite abandonné l’idée de me battre pour la garde de mes enfants, préférant les préserver d’une énième dispute avec leur père. Grâce au climat apaisé que ce renoncement a favorisé, j’ai gardé, pour trois d’entre eux, tout leur amour, malgré l’insupportable manque de leur présence. Je savais qu’ils étaient aimés par leur géniteur, même si ce dernier les laissait se débrouiller tout seuls au quotidien. A l’heure où j’écris, je m’en félicite encore !
J’ai aussi perdu mon toit : mon salaire amputé par le congé de maladie longue durée ne me permettait plus de faire face au paiement d’un loyer. Depuis 2002, je vis chez mes parents, et ma maigre retraite pour invalidité me condamne à y rester. Je m’entends plus que mal avec ma mère. Elle n’a qu’une hâte, c’est qu’on foute le camp, ma fille qui est venue me rejoindre et moi.
Je pourrais travailler, mais à 53 ans sans autre diplôme que celui d’assistante sociale, je ne trouve rien et je ne veux pas quitter une région qui concourre à mon équilibre retrouvé. Je fourmille d’idées pour me créer mon propre emploi, mais, je manque encore trop de confiance en moi et suis seule pour me lancer.
J’ai continuellement zappé ma vie, tournant une page pour mieux oublier celles qui précèdent. J’ai perdu le peu d’amis que j’avais, par ma faute. Je ne voulais pas leur infliger le spectacle hideux du naufrage de mon esprit. J’ai, très récemment, repris contact avec l’une d’entre eux à la faveur d’un repas au restaurant. Je l’avais hébergée gratuitement à mon domicile alors que je venais d’être embauchée à mon premier poste. Je lui évitais de payer un loyer. Elle projetait avec deux autres amies de voyager en Amérique du Sud. Il lui fallait thésauriser. Je ne lui ai rien scellé de mon passé. Je m’attendais à ce qu’elle m’ouvre les bras. Trop d’eau est passé sous le pont! Je ne la reverrai sans doute jamais !
Malgré tous ces avatars, j’ai la santé insolente de quelqu’un qui vient de retrouver le bonheur par sa propre volonté, nonobstant les nombreuses séquelles sociales qui vont empoisonner immanquablement mon avenir.
Je reste quand même fragile ! Mon cerveau n’a pas entièrement récupéré. Je me fatigue vite ! J’ai encore des troubles de mémoire ! Je n’arrive pas à me projeter dans l’avenir. J’ai du mal à trouver mes mots, simplement parce que j’ai perdu l’habitude d’échanger avec les autres. MAIS JE SUIS HEUREUSE !!!! Oh ! pas comme avant, mais MIEUX qu’avant. J’apprécie la moindre minute de mon existence enfin débarrassée du poids infâme de la dépression.
J’ai malheureusement transmis à mes enfants cette propension à la déprime. J’en ai moi-même hérité de ma mère qui la tient de sa mère. Peut-être ce livre les aidera t’il à surmonter les passages difficiles de leurs vies ? Je souhaite aussi aider ceux qui se débattent dans les méandres de cette maladie. J’ai été par trop égoïste, il est grand temps que je pense aux autres.
Je fus, à mon corps défendant, un gibier de la psychiatrie « moderne ». Nombres de mes années de vie furent sacrifiées à l’approximation de cette branche de la médecine qui se repose sur ses lauriers. Cette expérience m’a inspiré un poème, forme d’écriture que j’affectionne et qui résume la méfiance que j’ai acquise vis-à-vis de méthodes et entre autre la psychothérapie qui, à mon humble avis, prouvent leurs limites :
Illusion d’un psychiatre
Ou l’inutile sacre
De la force des mots
Pour soigner tous les mots
Il faut fouiller l’enfance
Il y a, c’est sûr, l’offense
Et pour la guérison
La confession !
Même si pour exister
On s’accroche à l’idée
Qu’on était désiré
Attendu et aimé
Alors je ne veux pas
Confier les aléas
D’une vie de misère
Et renier père et mère
Responsable de ses échecs, voila comment je définirais la psychiatrie moderne, qui, en matière de dépression, n’en finit pas de tâtonner, mais n’ose pas se l’avouer. La neurobiologie balbutie. Le cerveau est encore un continent à découvrir. Ma nièce, chercheuse, a permis à ce que j’accède à des études scientifiques. Je voulais à tout prix me dédouaner de ma culpabilité. Je désirais comprendre la part de l’inné dans cette affection. On ne peut nier son existence. Certains sont condamnés aux malheurs uniquement par un dysfonctionnement des neurotransmetteurs et de leurs récepteurs. J’aurais aimé en être informée par mon psychiatre. Or, son discours a toujours été le même : cette pathologie est induite par le vécu du patient.
Dans d’autres domaines de la médecine, les spécialistes ne sont pas avares d’explications données aux malades pour avoir une meilleure collaboration de leur part. mais là, silence radio.
Pourtant je suis loin d’incriminer leur efficacité.
D’autres « fous » à la maladie mieux définie sont grâce à eux stabilisés ou guéris, malgré le manque criant de moyens et de praticiens. Mais pourquoi la psychiatrie manque t’elle à ce point d’humilité en n’analysant pas ses échecs ?
La question de l'évaluation des pratiques reste un sujet tabou pour la majorité des psychiatres comme on l'a vu récemment. L'évaluation est-elle incompatible avec le colloque singulier qui préside à toute intervention psychiatrique ?
Du point de vue de la santé publique, le refus d'évaluation d'une discipline, quelle qu'elle soit, est irrecevable, même si chaque spécialité a ses spécificités et si les outils à utiliser sont différents. La DGS souhaite que la communauté psychiatrique elle-même propose des critères d'évaluation de son ou plus exactement de ses activités. Nous nous y employons.
Ce n’est pas moi qui l’affirme mais c’est monsieur Didier Houssin, de la Direction Générale de la Santé, dans une interview donnée au Quotidien de la santé du 3.2.2006.
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